Co-construire son plaidoyer : méthode, outils et retour d'expérience
- il y a 2 jours
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En octobre 2024, Michel Barnier déclarait la santé mentale Grande Cause Nationale. Fait inédit : ce label a été renouvelé en pour 2026. Derrière cette victoire, un collectif de 24 organisations représentatives du champ (associations de personnes concernées etc, de recherche, structures médico-sociales, acteurs de la jeunesse, de l'accompagnement, de l'innovation) qui ont réussi à construire un plaidoyer commun là où chacun avait jusqu'alors ses propres axes de plaidoyer.
C'est pour décrypter cette réussite que nous avons co organisé avec l'Agence RUP, spécialiste de la communication et de l'influence pour les acteurs engagés, un webinaire avec Anne-Perrette Ficaja, directrice de la communication et des opérations de l'Alliance pour la Santé Mentale, l'un des membres du Collectif, pour qu'elle partage sa méthode et ses apprentissages.
Comment 24 organisations aux cultures différentes sont-elles parvenues à parler d'une seule voix ? Ce n'est ni un miracle ni un coup de chance. C'est le résultat d'un travail collégial de longue haleine et d'une méthode et d'un outil numérique. Pour structurer leur co-décision, tracer chaque contribution et garantir la transparence entre membres, le Collectif Santé Mentale Grande Cause a utilisé la plateforme Cap Collectif : un espace de consultation en ligne qui permet à chaque organisation de voter, d'argumenter et d'amender les propositions communes, à distance et en garantissant la traçabilité et de la transparence.
Là où les échanges par mail ou les réunions plénières atteignent vite leurs limites avec 24 acteurs différents, la plateforme numérique a permis de fluidifier la co-construction sans sacrifier la finesse des contributions.
Pourquoi co-construire son plaidoyer plutôt que le porter seul ?
La question mérite d'être posée franchement. Un plaidoyer individuel peut très bien fonctionner. Lors du webinaire, Bastien Resse, consultant en affaires publiques, en donnait un exemple frappant : Julien Bayou et quelques militants sont parvenus à obtenir une loi rendant obligatoire la rémunération des stages de plus de deux mois. Cinq ou six personnes au départ, sans structure formelle, juste une bonne idée et les bons contacts médias.
Mais ce cas de figure a ses limites. Quand le sujet est complexe, qu'il concerne des dizaines d'organisations et des millions de personnes, et qu'il nécessite une crédibilité institutionnelle, la coalition devient indispensable. C'est l'un des enseignements forts du colloque organisé par l'Agence RUP en juillet 2025. Première rencontre de ce type en France, elle a rassemblé 200 responsables de plaidoyer issus des causes les plus diverses pour partager leurs réussites, leurs blocages et leurs méthodes.
Ce que tous observent sur le terrain est sans ambiguïté : plus une organisation représente un secteur large et unifié, plus elle est écoutée. Une association seule pèse peu. Une fédération pèse davantage. Une coalition de fédérations capte une attention réelle. Les pouvoirs publics veulent une seule tête, un message unifié, et des acteurs qui représentent véritablement un secteur, pas une mosaïque de voix contradictoires.
La co-construction de plaidoyer répond exactement à ce besoin. Encore faut-il savoir comment la mener sans que la coalition ne devienne un lieu de blocage plutôt qu'un outil de puissance.
Étape 1 : Trouver les valeurs communes avant les revendications
La première erreur dans la construction d'une coalition, c'est de commencer par les revendications. C'est pourtant ce réflexe naturel qui conduit à l'impasse : chaque organisation arrive avec ses priorités, ses formulations, ses lignes rouges. Le consensus est alors impossible.
Le Collectif Santé Mentale Grande Cause a fait l'inverse. Né courant 2023, ce collectif de 24 structures représentant près de 3 400 organisations sur le territoire national a d'abord travaillé à identifier ce qui les unissait au niveau des valeurs. Ce socle commun, ils l'ont trouvé dans ce qu'ils appellent l'orientation vers le rétablissement : redonner du pouvoir d'agir aux personnes, redonner des droits, redonner de la citoyenneté. Une vision prospective que toutes les organisations pouvaient porter sans trahir leur propre identité.
Ce n'est qu'à partir de là qu'il a été possible de construire des revendications communes. L'ordre des opérations n'est pas anodin : on ne part pas des positions, on part de ce qui unit. Vincent David, fondateur de l'Agence RUP et expert en stratégies d'influence, et Bastien Resse, consultant en affaires publiques, le résument ainsi :
"Il s'agit de dépasser sa propre organisation pour se mettre au service d'un collectif."
Une phrase simple, mais qui représente un effort réel pour des structures habituées à fonctionner en silo.
Étape 2 : Structurer la co-décision pour que chacun se sente acteur
Avoir des valeurs communes ne suffit pas. Si le processus de construction n'est pas perçu comme équitable par tous les membres, les tensions peuvent surgir. C'est précisément l'écueil que le Collectif Santé Mentale a touché du doigt.
“Lorsque 2 organisations sur 24 assurent le secrétariat routinier du Collectif, elles risquent d’être perçues comme ayant un rôle différent, possiblement plus favorable à la prise de décision, même si ce n’est pas le cas”, explique Anne Perette-Ficaja.
La solution n'a pas été d'ajouter de la communication descendante. Elle a été de remodeler le processus décisionnel et s’outiller pour, avec une plateforme numérique de co-construction. L’objectif était donc de remettre les 24 organisations sur un pied d'égalité, y compris celles qui assuraient le secrétariat.
Le recours à une plateforme numérique n'était pas un pari dans l'inconnu. Le collectif avait déjà expérimenté ce type d'outil quelques mois plus tôt, pour une toute autre finalité : la campagne de mobilisation citoyenne Santé Mentale, #MaGrandeCause avait ouvert une consultation grand public sur Cap Collectif, invitant chacun à partager son témoignage, proposer des changements concrets ou suggérer des personnalités pour incarner la cause. La mécanique était connue, la confiance dans l'outil était là.

Cette fois, l'enjeu n'était pas de recueillir des paroles citoyennes. C'était de structurer une co-décision entre pairs, avec un besoin précis : rendre la participation traçable, transparente et équitable pour tous les membres.
C'est d'ailleurs ce qui caractérise les outils de participation numérique les plus utiles : leur capacité à s'adapter à des publics, des objectifs et des phases de projet très différents : diagnostic, idéation, mobilisation grand public, co-rédaction, etc.
Étape 3 : Co-rédiger avec des outils qui permettent la finesse
Ce que le Collectif Santé Mentale a déployé sur la plateforme Cap Collectif illustre bien ce que la co-construction apporte concrètement.

Les 24 organisations n'ont pas simplement dit oui ou non aux propositions. Elles ont pu voter pour, mitigé ou contre, mais surtout apposer des arguments, proposer des amendements, ou partir d'une proposition existante pour la modifier. 130 contributions ont été recueillies.
Une majorité d'organisations ont participé activement.
"Ce n'est pas un vote binaire, pour ou contre : c'est la finesse de contribution", résume Anne-Perette Ficaja.

Cette granularité change tout. Elle permet à chaque organisation de se sentir réellement entendue, pas seulement comptabilisée. Elle permet aussi de gérer ce qu'Anne-Perette appelle le versionning : tracer l'évolution du texte, voir ce qui a été pris en compte, ce qui a été amendé et pourquoi, et pouvoir s’y référer . Dans un collectif de 24 acteurs, c'est la condition de la confiance durable.
Ce que la plateforme a résolu concrètement :
La transparence sur le sort de chaque contribution (plus de "qu'est devenu ma proposition ?")
La sécurisation du versionning, impossible à gérer proprement sur un document partagé classique
La centralisation de toutes les données en un seul endroit
La possibilité pour les deux organisations du secrétariat de se retrouver dans la même position que les autres membres
Les points de vigilance à anticiper :
La plateforme ne remplace pas la stratégie de communication interne. C'est même la condition de son efficacité : avant de lancer le processus, il faut rappeler les objectifs communs, expliquer comment l'outil fonctionne, et ce qu'on attend de chaque participant.
Des contributions ont malgré tout été reçues hors plateforme de la part de personnes peu habituées à ce type d'outil. Ce n'est pas rédhibitoire, mais ça se prépare.
Et surtout, point souvent négligé : la restitution. Toute personne à qui on a demandé de contribuer doit être tenue informée des suites données à sa contribution.
"Ça, c'est vraiment extrêmement important. On continue à communiquer régulièrement, sans noyer les gens, mais pour maintenir la mobilisation et leur dire qu'on les tiendra au courant." témoigne Anne-Perrette Ficaja.
Étape 4 : Cibler les décideurs et diffuser en avance de phase
Un plaidoyer co-construit ne porte ses fruits que s'il atteint les bonnes personnes au bon moment. Et cette étape, contrairement à ce qu'on pourrait croire, ne commence pas le jour de la publication du document final.
Vincent David, fondateur de l'Agence RUP, le dit comme un principe :
Le plaidoyer, c'est une tâche de fond. Quand on en a besoin, on active les contacts. Si on attend d'en avoir besoin pour les créer, c'est trop tard."
Le Collectif Santé Mentale a anticipé la publication officielle de son texte peu avant auprès de certains interlocuteurs pour éviter un effet de surprise désagréable potentiellement préjudiciable à la démarche.
Pour identifier ces interlocuteurs, quelques pistes concrètes :
Les groupes d'études parlementaires thématiques (ils regroupent des élus de tous bords sur un sujet) ;
Les missions sénatoriales en cours ;
Les directions générales de l'administration centrale sont souvent plus stables que les cabinets ministériels.
La synchronicité des tactiques est un autre facteur déterminant. Le Collectif Santé Mentale n'a pas seulement rédigé un texte. Il a mené en amont une pétition sur Change.org qui a récolté près de 46 000 signatures, signé une tribune dans la presse, organisé un colloque en mai 2024 auprès des pouvoirs publics, lancé une campagne nationale de sensibilisation à l'été 2025, et ciblé la publication finale à la veille d'une réunion interministérielle prévue le 2 juin. Chaque action renforçait les autres. Aucune n'aurait eu le même impact isolément.
Ce que ce retour d'expérience enseigne vraiment
La Grande Cause Nationale a été obtenue. Elle a été renouvelée. Un plan psychiatrie a été annoncé. Des assises de la santé scolaire ont été lancées avec un volet santé mentale. Ce sont des victoires réelles.
Anne-Perette Ficaja est la première à relativiser ces avancées. De son point de vue, le plan psychiatrie annoncé n'a pas été assorti de budgets pluriannuels, les pouvoirs publics ont mis près de neuf mois à réellement s'emparer de la Grande Cause après sa déclaration, et les premiers résultats des assises de la santé scolaire ne seront visibles qu'à la rentrée 2026.
Une leçon qui vaut pour tous : le plaidoyer n'est pas un événement, c'est un processus.
Cette leçon rejoint celle de Bastien Resse, expert en affaires publiques et collaborateur de l'Agence RUP :
" Se mettre en coalition, ça prend du temps. C'est de la bande passante, c'est parfois des prises de tête. Il faut quelqu'un qui cadre le débat quand il part dans tous les sens."
Et ne pas oublier que la coalition ne doit pas dévorer la vie de chaque organisation qui la compose. La co-construction de plaidoyer, quand elle est bien menée, n'est pas un frein à l'action. Elle
en est la condition durable.
En résumé : les 4 étapes pour co-construire son plaidoyer
Valeurs communes avant revendications : identifier le dénominateur commun qui unit toutes les organisations, indépendamment de leurs positions propres.
Processus équitable et traçable : remettre tous les membres sur un pied d'égalité, y compris ceux qui pilotent, avec des outils qui rendent chaque contribution visible.
Contribution fine, pas binaire : permettre à chacun de voter, d'argumenter, d'amender. La qualité du texte final en dépend.
Tâche de fond, pas coup d'éclat : entretenir les liens avec les décideurs en continu, diffuser en avance de phase, synchroniser les tactiques.
Vous souhaitez structurer votre propre démarche de co-construction de plaidoyer ?
L'Agence RUP et Cap Collectif accompagnent ensemble les associations, fondations et fédérations qui souhaitent mobiliser et co-construire leur plaidoyer : de la définition de la stratégie d'influence et du cadrage du message jusqu'à la mise en place des outils numériques qui permettent à chaque partie prenante de contribuer en toute transparence. Un partenariat au service de votre projet.


